PESSAH.

 

 

 Je  dédie ce récit à ma Mère,

           avec toute mon affection

*

 

Parmi mes plus beaux souvenirs d'enfance, les plus joyeux en tout cas, revient régulièrement la célébration de Pessah  (le passage), la Pâque juive. Cette fête commémore la sortie des Hébreux de la terre d'Egypte, et leur liberté. Les Juifs depuis Joseph, descendant d'Abraham, vivaient en paix et prospéraient en Egypte jusqu'à leur asservissement et à la mission confiée par Dieu à Moïse de les libérer pour les conduire en Terre Promise.

 

Quand je me penche sur l'histoire du peuple juif, j'ai le sentiment que les liens étroits entre Dieu et le peuple d'Israël sont semblables à une très belle histoire d'Amour, passionnée et passionnelle, tumultueuse, violente, pleine d'espérances, de trahisons (le veau d'or, Sodome et Gomorrhe...), de doutes ! .....

 

Pour Pessah, chaque année ou presque, l'appartement que nous occupions rue de Lyon à Rabat, devait être repeint  à  neuf,  nettoyé    dans  les moindres recoins, pour éliminer toute trace de pain, de levain. Mon père avait fait construire en 1931 un petit immeuble à l'angle de la rue Henri Popp et de la rue de Lyon. Il l'occuperait avec ma mère dès leur mariage célébré le 17 mai 1933.

 

De même que l'appartement devait être rafraîchi, chaque année étaient refaits tous les matelas en laine de la maison. Je me souviens qu'un matelassier débarquait avec son matériel moyenâgeux mais si efficace pour carder la laine, en rajouter, et recoudre chaque matelas dans une toile neuve à rayures, à l'aide de grosses aiguilles et de ficelle bistre. Il s'installait en grande pompe sur la terrasse surplombant l'immeuble, s'asseyait à même le sol, brandissait deux tiges de métal longues et fines reliées entre elles par une sorte de manchon et battait avec toute son énergie la laine qui retrouvait son volume. Les matelas  neufs avaient quasiment doublé d'épaisseur et nous étions tout surpris de retrouver leur moelleux et leur confort. Je n'ai jamais retrouvé cette sensation merveilleuse que j'éprouvais en me jetant sur le matelas refait qui m'était destiné. J'aimais passer des heures à contempler cet artisan consciencieux et méticuleux contribuant à notre bien-être. R'hémo ou Zohra, une vieille berbère toute maigre et si dévouée dont le lobe de l'oreille avait été déchiré par le port trop prolongé d'une lourde  boucle  et qui  fumait  sans cesse d'horribles cigarettes Favorites  à la fumée suffocante,  lui apportaient son repas chaque jour sur la terrasse lors de la pause.

 

La préparation de Pessah commençait bien un mois avant les festivités qui duraient huit jours.  

 

Des vêtements neufs étaient achetés en confection ou sur mesure chez un tailleur et une couturière.

 

Dans les années cinquante et même soixante, mon père ne portait que des costumes sur mesure, ma mère ne s'habillait que de vêtements réalisés par Juliette Kaspi, une couturière engagée  pour  une  à deux  semaines  à la maison où elle exerçait ses talents, dans le vrombissement incessant de notre vieille Singer à pédale. Mes caprices s'exerçaient alors sans frein et mes parents y cédaient sans trop se faire prier. A cette occasion et à chaque fois que nous avions une bonne nouvelle, les parents nous disaient "saha" ! (santé), ou b'ssahtek"  (à ta santé). 

 

Le hall de l'appartement était réservé aux repas et serait nettoyé en dernier ; les pièces purifiées ne devaient plus être souillées par le pain. Cet "exil" hors de la salle à manger durait bien quinze jours. La vaisselle quotidienne était rangée, pour faire place à celle, pure, de Pessah, réservée exclusivement aux repas de la semaine de fêtes. Nous devions confier à des amis non-juifs la vaisselle "impure" le temps de Pessah.

 

Il nous fallait tout de même ébouillanter les énormes marmites que nous ne possédions pas en double.

 

L'avant-veille de la fête, à la tombée de la nuit, nous devions, à la lueur d'une bougie, examiner soigneu-sement le moindre recoin de chaque pièce de la maison, pour débusquer le hametz, le levain qui aurait échappé au grand nettoyage, en récitant une prière, le Birkat hametz : " Loué sois-tu, Eternel, notre Dieu, roi de l'univers, qui nous a sanctifié par tes commandements et qui nous a ordonné d'anéantir le levain". 

 

Ce rituel a toujours été respecté par ma famille avec d'extrêmes scrupules. La "traque" du hametz à la lueur d'une bougie vacillante était une sorte de cérémonie secrète qui fascinait le jeune garçon que j'étais, passionné d'aventures et des ouvrages  d'Alexandre Dumas et de Paul Féval...

 

Le grand soir arrivait enfin., point d'orgue de mon excitation accumulée depuis près d'un mois. Ma mère et ma grand-mère Simha avaient préparé le seder, plat central symbolisant la Pâque, composé de trois matzoth, pains azymes, en souvenir de la fuite éperdue des Hébreux guidés par Moïse, qui n'avaient pas eu le temps de faire lever la pâte pour le pain, d'herbes amères symbolisant l'amertume, d'un verre d'eau salée pour les larmes et la sueur, des harossets, boulettes constituées d'un mélange  de  dattes,  noix, cannelle délayées dans du vin, en mémoire du mortier mêlé de paille avec lequel nos ancêtres étaient obligés de préparer les briques pour les constructions de Pharaon, un os avec un peu de viande adhérente et un œuf dur représentant l'agneau pascal et les sacrifices des jours de fête, enfin une coupe remplie de vin qui devait rester intacte, destinée au Prophète Elie.

 

Le seder  était dressé sur la table de fête avant le coucher du soleil. L'immense table en noyer trônant dans la salle à manger était recouverte d'une nappe blanche damassée ou d'une nappe brodée par ma mère. Les couverts  en argent étaient là, scintillants et reflétant les lumières tombant du grand lustre central. Les plus beaux verres étaient de sortie.

 

Au pied de la table immense, ma mère disposait une brassée de myrtes sauvages qui exhalaient un parfum suave que ma mémoire olfactive n'a pas oublié. Des fleurs remplissaient  tous les vases du salon. L'odeur des soirs de Pessah demeure intacte dans mon souvenir. L'atmosphère de fête joyeuse était d'autant plus forte que nous participions tous, qui,  à la confection des harossets, qui, à celle des gâteaux sans levain, qui, au nettoyage de la maison.

 

Le soir du seder, chacun devait boire quatre verres de vin de petite taille dont le contenu devait être vidé d'un seul trait, en s'accoudant sur le côté gauche, à l'instar des grands personnages de l'antiquité quand ils mangeaient à demi-étendus sur leurs sièges. Les enfants  se contentaient de tremper leurs lèvres dans un petit verre de vin cuit. Mon père se gardait bien d'acheter le vin de son cousin Salomon, le vin Dalia, infect et acide...

 

J'ai un souvenir très ému des soirs de fête réunissant toute la famille, à l'époque où ma grand-mère Simha était encore avec nous. La famille, au sens large, avait encore un sens. Au cours des huit jours de fête, nous allions souvent pour le thé chez ma tante Hannah et son mari Rouben, ou bien chez mon oncle Joseph et sa femme Perla. Mon père déplorait l'attitude de sa belle-sœur Rachel qui martyrisait Charles, son mari.  Elle lui reprochait ses rapports trop étroits avec ses frères et lui intimait l'ordre d'abréger les prières lors des fêtes : "Abrège, Charles, ça suffit, c'est trop long, abrège !".

 

La joie, la magie de la Haggadah, récit de la sortie d'Egypte, les plats de fête, les vêtements neufs, les chants remplissaient la maison de gaieté.

 

Je dispose d'un enregistrement de la Haggadah récitée par mon père en 1970. C'est la seule trace de sa voix. En 1957, mon beau-frère Emile Cohen avait  lui aussi pensé à conserver la trace en filmant tout le cérémonial d'un soir de Pessah.

 

C'est grâce à la ténacité de son fils, mon neveu et petit frère de cœur Serge, que nous pouvons visionner ce film si précieux pour nous. Il y a seulement une quinzaine d'années, Serge avait réussi à sauver et faire monter en vidéo quelques dizaines de mètres de pellicule ayant échappé au "massacre" auquel s'était livrée sa mère après le décès d'Emile.

 

Mon père et moi, élégants et fringants, allions à la vieille synagogue du Mellah jusqu'aux évènements de 1953. Il représentait la force, le sérieux, la gravité du geste et du regard, la chaleur aussi quand il se laissait aller à exprimer son affectivité bien mal camouflée par une pudeur souvent inopérante. Quand nous  revenions de la synagogue, ma mère, vêtue de ses plus beaux atours et de ses plus beaux bijoux, nous accueillait avec Simha et nous pouvions entamer la longue soirée du récit de l'Exode. Je contemplais ma mère avec émerveillement. Elle était belle, élégante, raffinée, jeune encore (elle n'avait que trente et un ans à ma naissance), active, gaie, joueuse, chaleureuse...

 

Après les toutes premières actions de grâce, mon père soulevait le grand plateau du seder. C'était un plateau en cuivre marqué en son centre par l'étoile de David et recouvert d'un châle en soie de Lyon ayant appartenu à ma grand-mère Aâlia.

 

Mon père passait et repassait le plateau trois fois au-dessus de nos têtes, en chantant le Bibhillou, yassanou, mimitzrahaïm, dans une sorte de bénédiction collective, puis il entonnait le premier paragraphe de l'histoire de la sortie d'Egypte avec un chant araméen qui résonne toujours dans ma mémoire : "Ha  lakhma  âânia  di akhalou avhatana béarââ démitzrahaïm... " : "Voici le pain de misère que nos pères ont mangé en Egypte"... suivi de la question rituelle que pose le plus jeune des assistants, moi, en l'occurrence : "Ma nichtana halaïla hazé mikol halléloth. ?."... : "Quelle différence y a t-il entre cette nuit et toutes les autres nuits... ?". Dans ses bons jours, mon père traduisait en arabe dialectal les premiers paragraphes de la Haggadah.  Le  récit de l'exode commençait alors, évoquant les dix plaies d'Egypte, les souffrances des Hébreux, les discussions philosophiques sur le sens de la Pâque, les louanges à Dieu, le souhait d'être l'an prochain à Jérusalem,  "léchanah habaa birouchalaïm ".

 

Après une prière consacrant le vin, les matzoth  dont une des trois était mise de côté pour moitié sous la nappe, en guise de dessert, l'aphikomen, le repas coupait le récit à mi-chemin et comportait de multiples entrées, de l'agneau avec les traditionnelles terfass, truffes blanches, des fruits, des pâtisseries sans levain, et bien sûr, des matzoths.

Mon père poursuivait son récit qu'il achevait par des chants que nous reprenions en chœur, dont le mémorable Had gadia, l'agneau :

 

L'agneau, l'agneau !

Mon père l'a acheté

Il en a fait l'acquisition pour  deux Suz

L'agneau, l'agneau !

 

Le chat, plein de ruse était aux aguets,

Il se jeta sur l'agneau et le dévora,

L'agneau, l'agneau !

 

Le chien, indigné de voir couler le sang de l'innocent,

Accourt, et, plein  de fureur,

 il étrangle le chat,

qui avait dévoré l'agneau

L'agneau, l'agneau !

 

Alors s'avance menaçant le bâton,

En s'abattant sur lui, il corrige

le chien, qui avait étranglé le chat,

qui avait dévoré l'agneau

L'agneau, l'agneau !

 

Indisposé contre un tel aplomb,

le feu n'hésite pas,

Il enveloppe et consume le bâton,

qui avait corrigé le chien,

qui avait étranglé le chat,

qui avait dévoré l'agneau

L'agneau, l'agneau !

 

L'eau ne peut assister impassible

à cet acte brutal,

Elle se hâte d'éteindre le feu

qui avait consumé le bâton,

qui avait corrigé le chien,

qui avait étranglé le chat,

qui avait dévoré l'agneau

L'agneau, l'agneau !

 

Le bœuf qui passait par-là, s'empressa d'étancher sa soif,

Il but l'eau qui avait éteint le feu,

qui avait consumé le bâton,

qui avait corrigé le chien,

qui avait étranglé le chat,

qui avait dévoré l'agneau,

L'agneau, l'agneau !

 

Le boucher, lui,

trouve bon le prétexte,

Armé de son coutelas, il égorge

le bœuf, qui avait bu l'eau,

qui avait éteint le feu,

qui avait consumé le bâton,

qui avait corrigé le chien,

qui avait étranglé le chat,

qui avait dévoré l'agneau

L'agneau, l'agneau !

 

L'ange de la mort, à la recherche d'une victime, a fait son choix,

Il fait mourir le boucher, qui avait égorgé le bœuf, qui avait bu l'eau,

qui avait éteint le feu,

qui avait consumé le bâton,

qui avait corrigé le chien,

qui avait étranglé le chat,

qui avait dévoré l'agneau

L'agneau, l'agneau !

 

Enfin, le Saint, Loué soit-Il, intervient, Il fait périr l'ange

qui avait fait mourir le boucher,

qui avait égorgé le bœuf,

qui avait bu l'eau,

qui avait éteint le feu,

qui avait consumé le bâton,

qui avait corrigé le chien,

qui avait étranglé le chat,

qui avait dévoré l'agneau,

que mon père avait acheté

pour deux Suz,

L'agneau, l'agneau !

 

 Je n'ai appris le sens de ce chant que bien plus tard. Ce chant est une allégorie sur la justice de Dieu qui s'exerce partout et à tout moment, sans que nous nous en rendions compte. Tous les coupables doivent payer pour leurs fautes et reçoivent leur punition l'un par l'autre. L'agneau symbolise Israël. Le chat, le chien, le feu, l'eau, le bœuf et le boucher sont les empires puissants d'Egypte, de Babylone, de Rome etc. qui ont persécuté Israël. A la fin du chant, l'Eternel donne à chacun selon ses œuvres, bannit la mort et reconnaît les Justes.

 

 La Haggadah  commence par la commémoration d'une délivrance, celle de la liberté des Hébreux asservis par Pharaon. Elle finit par l'attente d'une autre délivrance plus importante, celle de l'humanité entière délivrée enfin de ses maux.

 

 Avant de signifier la fin de la célébration, mon père reprenait l'aphikomen  camouflé sous la nappe et nous le partagions en souvenir du sacrifice de l'agneau pascal, avec consigne de ne rien avaler jusqu'au lendemain matin, après la prière du matin :"Elohaï, néchama chénatata bi téora : Mon dieu, l'âme que tu as mise en moi est pure ...".

 

 Le deuxième soir de fête  voyait se dérouler un cérémonial identique.

 Contrairement à nos coreligionnaires scolarisés en milieu religieux, nous allions bien sûr en classe pendant la fête de Pessah. Au petit déjeuner, ma mère ou Simha nous préparait souvent la z'metta composée de pains azymes émiettés dans du lait sucré chaud ou froid.  Mes petits camarades non-juifs étaient très friands des gâteaux sans levain que j'emportais avec moi pour la récréation de dix heures. A Pessah, mes petits camarades juifs et moi nous abstenions du traditionnel croissant au levain vendu par Daoud, le chaouch du Lycée Gouraud. Un souvenir fulgurant me traverse en ce moment, celui de mon professeur de français en seconde, Marc Ben..., Juif originaire d'Algérie, qui ne dégustait, avec force exhibition,  des croissants hametz que pendant Pessah..., sous notre regard méprisant et plein de dédain...

 

 La fête durait huit jours et se concluait par la célébration de la Mimouna. Mon père commandait des quantités astronomiques de pain de mie pour les petits canapés de l'apéritif et des gâteaux soirée glacés à son vieil ami Bul, le meilleur boulanger-pâtissier-confiseur de la capitale et un des gros clients de mon père. Nous pouvions alors réintroduire le levain dans la maison. Une gigantesque fête réunissait toute la famille, les amis, chacun allant de maison en maison, déguster soit un verre de lait caillé ou une mofleta, crêpe très fine, et disant à ses hôtes la formule  traditionnelle "ter'beh "  ou bien "ter'bhou ou tsa'âdou  " : " que tu gagnes ! ou  gagnez et soyez heureux ! que la vie vous soit prospère !". A la maison, nous avions bien sûr les mofleta, le lait caillé, des gâteaux  et, pour respecter la tradition familiale,  ma  mère disposait sur la table de la salle à manger un récipient contenant de la farine, avec au fond, une pièce d'argent et sur le dessus, des fèves vertes non écossées, plantées dans la farine. La Mimouna se prolongeait tard dans la nuit ; nous faisions tous la "tournée des grands ducs", allant les uns chez les autres et les recevant à notre tour.

 

Je n'ai pas participé à un seder  ni à une Mimouna depuis vingt trois  ans... la dernière fois, c'était à Paris, en 1974... mon père était très affaibli et nous nous  étions servis de la cassette enregistrée quatre ans plus tôt, quand mon père pouvait encore nous dire la Haggadah... Mais ce n'était plus pareil, il manquait l'ambiance de fête du Maroc, la spontanéité... tout semblait un peu figé, un peu forcé... un peu factice...

 

 En 1989, à Paris, lors d'un symposium, le directeur d'un laboratoire pharmaceutique avait invité quatre cent psychiatres, à l'occasion de la mise sur le marché d'un nouvel antidépresseur. Cette réunion eut lieu en plein Pessah, et le PDG de la firme, lui-même Juif alsacien, eut la délicate attention d'offrir à ses hôtes des matzoth au cours du repas au Grand Hôtel... Agnès et mes amis, Patrick, Jean-Paul, me lancèrent des clins d'œil complices... j'étais ému et heureux comme un enfant !

 

Alain Amar

 

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