En fait, on ne retourne pas en Pologne, on ne quitte plus le pays dès lors qu’on l’a visité pour la première fois. Après
le voyage de l’année 2000, retourner sur place n’a pas été une surprise mais
plutôt l’occasion d’ancrer en profondeur ce qui avait été découvert deux ans
auparavant. En deux ans les grandes villes polonaises se sont énormément
occidentalisées, alors que la campagne
reste encore très traditionnelle, très arriérée. Deux mondes clos. Cela
crée un contraste que l’on retrouve partout en
Pologne. D’une part on a pu constater la persistance de l’attitude
méprisante et goguenarde de la population rurale, autour des camps, qui
n’ignorant rien de ce qui s’est déroulé pendant la guerre, vient cueillir des
champignons, des fruits des bois, se promener, faire des pique-niques sur des
lieux que la morale élémentaire désignerait comme sacrés. D’autre part, à mesure
que se développent les idées démocratiques dans la couche informée de la
population, on remarque une très forte volonté de se pencher sur le passé, de se
réapproprier l’histoire pour aborder l’avenir avec
sérénité. Des initiatives se multiplient pour retrouver les traces de la vie des Juifs
en Pologne, avant la seconde guerre mondiale. On a l’impression que les Polonais
se rendent compte que la culture juive était d’une telle importance que sa disparition ne
peut qu’être dommageable pour
l’ensemble de la culture polonaise. Par exemple
: A Lublin, un musée s’attache à reconstituer la vie du quartier
juif qui occupait la moitié d la ville. Un groupe de musiciens fait revivre la musique yiddish klezmer,
une musique très joyeuse et enlevée qui donne la mesure du rayonnement de la
culture juive et en même temps glace les veines parce que la communauté qui la
faisait vivre est définitivement engloutie. A Wlodawa , une poignée de gens dont Teresa Buczek, professeur de
français au lycée de la petite ville, se sont employés à restaurer la grande
synagogue et à la transformer en
musée. On peut y voir des objets de culte, des photos retraçant la vie des
Juifs à Wlodawa et en Pologne avant
la seconde guerre mondiale. Là encore on ne peut s’empêcher de penser au
massacre de la population juive et
à la façon artificielle et figée dont on fait revivre sa culture.
A Belzec l’historien anglais Michael Tregenza, établi à Lublin,
étudie depuis de nombreuses années l’histoire de ce camp dont il ne reste
quasiment rien. Il a retracé la topographie du camp,
découvert des fosses. Il publiera un livre dans les mois à
venir. La Pologne semble osciller entre oubli et mémoire. Tentation
d’oublier cette histoire effroyable qui s’est déroulée sur son territoire,
histoire qu’elle a subie et à laquelle elle a aussi collaboré. Mémoire
nécessaire de la résistance et de la collaboration, comme dans les autres pays
européens engagés dans le conflit, d’un bord ou de
l’autre. La visite des camps c’est encore et toujours un ensemble de
questions qui restent sans réponses, c’est la visualisation de l’ampleur de la
catastrophe humaine survenue au milieu du XXº
siècle. Ampleur, magnitude, qui se vérifient partout : Dans les immenses
étendues des camps d’Auschwitz, de Majadanek où les baraques sont alignées à
perte de vue. Dans le vaste désert que sont aujourd’hui les camps de Belzec, de
Sobibor. Dans le va et vient incessant des trains, des michelines, des wagons de
marchandises qui circulent, sans états d’âme, sur les rails du vaste réseau
ferroviaire polonais. Le même réseau qui a servi, soixante ans auparavant à
transporter les victimes vers la mort. Le bruit métallique et aigu des trains
qui ne peut plus avoir d’autre connotation que celle de la Shoah, de “Shoah”, le
film de Claude Lanzmann. Le train des vacances, des départs insouciants, est
mort. Le train, c’est sinistre maintenant. J’ai la photo d’une micheline, en
gare, à Sobibor, avec ses passagers tout ahuris de nous voir pendant que nous
les photographions. A Varsovie, les 33ha du cimetière juif sont la preuve de
l’importance de la présence juive avant la guerre. La richesse de la symbolique
des décors et inscriptions mortuaires est le signe de la place prépondérante de
la religion dans la culture juive. L’immensité du cimetière choque d’autant plus qu’il n’y a plus de
Juifs aujourd’hui à Varsovie et que le lieu est figé, que personne, jamais plus
n’y enterrera un proche et jamais plus personne ne viendra se recueillir sur sa
tombe. Partout en Pologne, les pierres tombales des cimetières juifs ont été
pillées, détournées de leur caractère sacré pour construire des routes ou des
ponts. Véritable profanation qui ne manque pas de révolter lorsque l’on observe
le soin apporté à la bonne tenue des cimetières catholiques. J’ai pris des
photos d’un très beau cimetière catholique, fleuri, entretenu méticuleusement.
Le respect scrupuleux de la religion catholique en Pologne
contraste fortement avec le mépris pour la religion juive. Les cadavres ou les
cendres des victimes juives, demeurés entassés dans les fosses de Belzec ou de
Birkenau en sont une autre preuve. Aux musées d’Auschwitz, de Majdanek, les monceaux de cheveux
des femmes jeunes et vieilles,
tous devenus gris aujourd’hui, sont
un moment de grand trouble. Je ne peux m’empêcher de penser à l’importance de la
chevelure pour toutes les femmes, pour les femmes juives religieuses aussi. La
chevelure, cet élément de la séduction, l’objet de tant de soins depuis la nuit
des temps. Toute la littérature, jusqu’à Auschwitz, fait les louanges de cet
attribut féminin; que l’on songe à Pétrarque qui est ébloui par la chevelure de
Laura, symbole de sa beauté : Erano i capei d’oro a l’aura sparsi...(Etaient
par le zéphir les cheveux d’or épars). Que faire aujourd’hui avec cette
poésie. Où la classer? Que penser en la lisant? Impossible de ne pas associer la
vision des cheveux, entassés, mélangés, devenus masse informe grise, à la
multitude des visages qui les portaient. A Laura et à toutes les autres. Et la
toile isolante que l’on fabriquait à partir de cette matière première est tout
simplement une ignominie, un déshonneur pour le genre humain tout entier. On en
voit des rouleaux au musée d’Auschwitz. Les tas de chaussures emmêlées dans ces
funestes vitrines à Auschwitz, dans ces réservoirs grillagés à Majdanek, les
chaussures de ces bébés, de ces enfants, de ces gens. Non! Les chaussures de mes
enfants précieusement conservées comme reliques de leur enfance heureuse. Je ne
peux pas les regarder, leur vue m’est insupportable. A Auschwitz, il y a
peut-être la paire de chaussures d’Emilia Lévi, trois ans, la fille de
l’ingénieur Lévi de Milan, qui a été gazée dès son arrivée au camp.
La stupeur de Primo Lévi qui raconte comment en arrivant à
Auschwitz les prisonniers sont dépossédés de tout, de leurs chaussures avec le
reste: Arrive un type avec un balai, qui pousse toutes les chaussures dehors,
en tas. Il est fou, il les mélange toutes, quatre-vingt seize paires: elles vont
être dépareillées. (Si c’est un homme) L’exposition des chaussures, des bagages, des cheveux des victimes, dans les musées
d'Auschwitz, de Majdanek et ailleurs, sont de sinistres renvois aux
“installations” typiques de l’art moderne, de “l’art pauvre” italien. Ces
références se bousculent dans ma tête, l’art moderne, c’est l’art de l’après
Auschwitz, l’art de la blessure de l’humanité. Les boîtes de Zyklon B, dans un
coin du musée d’Auschwitz, identiques aux boites de Piero Manzoni, suprême
dérision, détournement ironique et grotesque du funeste contenu des boites de
Zyklon B. Les
centaines de couverts entassés, rouillés qui se trouvent en plein air à Birkenau
sous un grillage, près des crématoires IV et V ont été confisqués aux victimes
et aux prisonniers à l’entrée au camp. Parmi toutes les questions que se posent
les prisonniers à l’entrée du camp, Lévi nous dit qu’il y a celle cruciale de la
cuillère : j’ai faim, et quand on distribuera la soupe demain, comment
ferai-je pour la manger sans cuillère? Et comment fait-on pour avoir une
cuillère? ( Si c’est un homme). Cruauté suprême que de confisquer des
couverts qu’on entasse dans un coin, dont on ne fait rien, alors qu’ils sont
indispensables à la survie des prisonniers. Quelle
absurdité! A côté de tous ces misérables restes, il y a l’infinie solitude de
Belzec. Belzec le camp d’extermination abandonné qui plus que tous les autres
lieux de la Shoah suggère l’idée de l’effroyable catastrophe. Le camp de Belzec
désertique devient le paradigme de l’accomplissement de l’extermination, de son
achèvement. Aucun regard bienveillant n’a dû se diriger vers les victimes
d’alors et notre regard aujourd’hui peine à reconnaître les lieux qui ont été
soigneusement effacés pour que les victimes n’aient même pas droit à la mémoire
de leur massacre. C’est là qu’est l’épicentre de la Shoah. Humiliations,
vexations, souffrances, déshumanisation, extermination, l’histoire des camps ce
n’est que cela, à l’infini. Il faut nous habituer à vivre avec cette réalité au
quotidien, elle nous habite pleinement, en permanence, elle est prégnante. Et
c’est dur parce que c’est le contraire de notre vie. Le camp c’est le négatif
macabre de la société de consommation, nous nous appliquons à gommer toute
difficulté, à éluder l’idée de la vieillesse, de la souffrance, de la mort. Mais
dans un coin de notre cerveau, il y a ces images des camps insensées,
effroyables, prêtes à surgir à tout moment, selon les mécanismes bien connus de
la mémoire, des associations d’idées, comme Proust et sa madeleine trempée dans
le thé. Et là c’est comme une vague qui emporte tout et on ne peut plus avoir le
même regard sur la vie. Je suis rassurée à l’idée que d’autres avec moi portent le lourd
fardeau de cet héritage à transmettre. Quelque chose me dit qu’après ce séjour
en enfer nous sommes une communauté unie, désireuse de passer le témoin aux suivants, comme
dans les courses de relais. On ne revient pas indemnes d’un tel voyage, mais
grandis sans aucun doute. Patricia Amardeil Patricia
Amardeil a participé en août 2002
au voyage d’étude sur les camps d’extermination polonais, organisé par le Comité
Episcopal Français pour les relations avec le judaïsme. Le voyage était destiné
aux membres de la Fondation Memoria et du centre d’étude judéo-chrétien, à
Madrid. Le voyage a été financé en grande partie par la Fondation pour la
Mémoire de la Shoah, à Paris.