Rhodes It's a long way...par Roger Beun

Si se connaître soi-même est déjà chose ardue et "a long way" (non seulement vers Tipperary)... que dire alors de

l'entreprise qui consiste à être attentif à "l'autre", à tenter de le connaître et à se faire connaître par lui?

 
Salomon demandait déjà... à Yaveh: "Seigneur, donne donc à ton serviteur, un coeur attentif..." Tombant grain

par grain dans le sablier de mes années, mes jours se sont posément, lentement, coulés comme s'ils avaient voulu

me laisser le temps d'être attentif.

Et parfois je me demande ce que j'ai fait de ce temps.

 
Vous me dites: "'pourriez-vous nous donner quelques-unes des impressions que vous avez conservées de vos

contacts avec des Juifs rhodiotes au Congo? Nous voudrions pouvoir parler de la diaspora dans la diaspora, et

avoir le témoignage de quelqu'un qui ne soit pas de notre comnunauté".

 
Et voilà que je m'interroge à nouveau...

 
Pour vous faire comprendre mon propos, sans ambiguïté, il faut que je remonte au temps de mes vertes années

d'étudiant.

 
Nous sommes en 1936. Au Collège, notre titulaire nous fait savoir que d'ici quelques jours, nous aurons deux

nouveaux camarades dans notre classe. Des frères jumeaux. I1s sont venus d'Espagne. 11s sont orphelins. Leurs

parents ont été tués lors de la guerre qui sévit là-bas. Ils resteront quelque temps au Collège, en internat,

Jusqu'à... ce que l'on ait pu régulariser leur situation et leur trouver une famille d'accueil.

En attendant, on compte sur nous pour bien les recevoir dans notre classe, nous faire connaître d'eux, et les

connaître. 11 faut aussi les aider à suivre les cours parce qu'ils ne maîtrisent pas assez le français. Toutes les

idées pouvant les aider à s'intégrer seront les bienvenues...

 
Ils sont arrivés dans notre classe. On s'est bousculé pour les aider. 11s ont été invités partout. Je me souviens

encore d'eux mais ne me rappelle même plus leur nom. 11s ont quitté le Collège l'année suivante. A ma

connaissance, aucun de nous n'a jamais plus entendu parler d'eux.

 
Leur contact m'a cependant laissé une impression de sourire.

 
Nous sommes maintenant vers 42 ou 43... Un peu plus tôt, peut-être? Peu importe. Au cours:

"bonjour" ou " à demain". Le rituel des students anonymes qui vont, qui viennent... Au Collège, nous nous

connaissions depuis des années. L'état d'esprit était amical. Ici, dans ce nouvel environnement, nous sommes

tous des étrangers. Nous ne nous connaissons pas. Qui est l'autre?

 
Ce matin-là, un étudiant porte une étoile jaune cousue sur son manteau. Etonnement. Une voix dit:

"Un Juif". Une autre voix répond: "Et alors?".
 

Trouble. Méfiance. Suspicion.

 
Lui, il est sorti du paysage. Rapidement. Peut-être un jour ou deux plus tard. Peut-être est-ce après une semaine?

.. ... Je ne sais plus...

Entre nous, les autres, il y avait un malaise. On ne savait pas, on savait un peu. Et en outre, on se méfiait les uns

des autres.

- "Il aura été envoyé en Allemagne".

- "Comment s'appelait-il"?

 
Pourquoi l'imparfait? I1 ne "s'appelle" plus?

 
Vingt ou trente années plus tard...

 
Lors d'une réunion d'anciens du Collège, au cours d'une conversation à bâtons rompus, l'un de nous parle:

 
- "Par hasard, j'ai appris qu'au Collège, pendant la guerre, il y a eu quelques enfants juifs parmi les élèves.

Trois je pense. Personne n'en a jamais rien su. Le secret avait été bien gardé."...

 
Je songe combien les contacts que nous avons eus avec les élèves espagnols durant la guerre d'Espagne, avaient

été des contacts de joie et d'entraide. 11s avaient trouvé chez nous, la paix, la confiance, l'accueil souriant.

Les autres élèves et étudiants, les Juifs, étaient passés comme des ombres parce que la guerre avait pris

possession de nous. Et si accueil il y eut pour certains, ils ont dû pour cela se dépouiller de leur Moi, de leur

nom, de leur être. Ne plus être eux, pour pouvoir être quelque chose, afin de pouvoir survivre durant quelques

jours, quelques semaines, ou quelques mois, peut-être.

 
Ils étaient à côté de moi. Je ne les ai pas connus. Je ne sais pas qui ils ont été.

 
Pourquoi? Pourquoi cette différence? Mes amis espagnols auraient pu être peut-être des Juifs et mes inconnus

juifs, peut-être des Espagnols?

 
1946. Dans ce coin perdu de brousse, au Congo, vivent trois Belges du gouvernement, et trois ou quatre

commerçants. Papanicolas et son frère Yani, des Grecs des Iles... Solides, négociants.

Puis il y a Panayotis: Grec de je ne sais pas où. Et Isaac Capellouto, un Juif dont les affaires marchent bien

également. 11 paraît qu'il va bientôt se marier. Son épouse est une rescapée d'un des camps de concentration.

Un autre blanc mal identifié, besogneux incolore, réside aussi dans ce coin. Il est connu sous le sobriquet de

"Pepo" pour caricaturer son inconstance. Pepo: le vent, le courant d'air... . Un apatride.

 
C'est tout. 11 ne me vient pas à l'idée d'identifier mieux les Européens que je rencontre dans ce poste.

Le gros de la population blanche - une trentaine de personnes - se trouve à une centaine de kilomètres vers l'est.

Un étrange mélange de nationalités et de personnalités. Il y réside même un ancien professeur de la Sorbonne.

 
"Vous vous moquez de moi."

"Mais non, c'est vrai. Il s'appelle Moreno. Le professeur Moreno. Il a fui la France pendant la guerre et il est

arrivé ici."

On me parle aussi d'une famille Codron et d'autres... Mais c'est tellement loin cela... J'ai également oublié leurs

noms, comme ils ont oublié le mien...

 
Vers l'ouest, il v a encore une petite agglomération.

Deux ou trois Chypriotes grecs et un Chypriote turc. I1s ne sympathisent pas entre eux. On m'a averti de ne pas

parler de café turc chez les Grecs ni de café grec chez le Turc...

Ni le mélange de nationalités, ni l'insolite de la réunion de personnages tellement différents font sursauter. C' est

une caractéristique du lieu. Cela n'a rien d'étrange même.

 
Ce qui m'interpelle c'est la faculté d'accueil quasi commune à toutes ces personnes. Cinq années de guerre nous

ont révélé combien l'humain d'un clan pouvait être dur, âpre, agressif, méchant et inhumain envers l'humain de

l'autre clan. L'ennemi, c'était "l'autre", l'inconnu.

 
Mais ici, l'autre c'est aussi moi. Nous sommes aussi les autres.

 
Puis, sans que je puisse placer les choses dans le temps, s'est manifesté l'impact qu'a eu sur moi la vue d'un

numéro noir avec de nombreux chiffres tatoués sur le poignet de l'épouse d'Isaac Capellouto.

 
Je savais, tout le monde savait, que cela s'était fait sur la peau de centaines de milliers de Juifs. Mais aujourd'hui,

je voyais la marque. V oir c'était autre chose que simplement savoir.

 
Je me suis rappelé, à ce moment, des images de la guerre, chez nous. J'ai revu des morts au corps torturé par

l'impact des bombes ou le poids des murs et des poutres effondrés. Je me suis souvenu des contrôles, des files,

des coups de gueule, de la mise au mur, les mains levées. J'ai revécu les fouilles, les abris, les caves. Je croyais

naïvement avoir connu les choses de la guerre et j'en avais parlé facilement autour de moi parce que, au fi1 des

jours, elles s'étaient banalisées.

 
Mais ici, je me trouvais devant quelqu'un qui avait vécu une autre guerre. La guerre de Rachel était inscrite sur

son bras, dans sa chair. En signes et cicatrices indélébiles. Comme la morsure d'un chien enragé aux dents noires.

Cette cicatrice ressemblait à un rictus.

 
Rachel devait traîner, outre la morsure, toutes les choses de sa guerre à elle. Mais elle était... silencieuse. Elle

portait des souvenirs dont on ne parle pas devant "les autres".

 
A l'époque je me suis dit que si ce tatouage avait été fait sur ma peau à moi, j'aurais été capable de découper cette

peau pour ne plus traîner cette brûlure...

 
Mais à quoi bon, puisque cette guerre nous suivait Elle nous rattrapait en nous rappelant nos cicatrices, les unes

visibles et brûlées dans la chair, les autres invisibles, brûlées dans le coeur ou dans la tête...

 
Ensuite... Ensuite le hasard me concéda plus de temps pour "parler".

Au cours de nos allées et venues, des rencontres et lectures diverses, une nouvelle lucarne s'ouvre dans mon

approche des autres. 11 faut apprendre les nuances. Elles ont leur importance. Les Benatar, Tarica, Soriano,

Hougnou, Alhadeff, Israël, Fanourakis, Capuia, Marcos, Diren, Levy, Sidis et autres m'apprirent à mieux

approcher une commnunauté avec laquelle cependant, malgré sa faculté d'accueil et de sourire, il me semblait

falloir rester prudent pour ne pas heurter ou vexer mes interlocuteurs par un propos inopportun. *

 
Le soir approche maintenant. Nous sommes redevenus sédentaires. Nous lisons plus qu'avant. J'ai suivi, au

travers de nombreux écrits, l'évolution d'Israël d'après la guerre de 40-45.

Le hasard m'amène d'en parler avec des amis. Des précisions me viennent au sujet des Ashkénazes, des

Sépharades et de leur histoire.
 

Il n'y a pas longtemps Jacqueline Benatar nous a écrit* des articles concernant l'installation des Juifs rhodiotes au

Katanga. Des informations de ce genre, accessibles à tous ceux qui se cherchent, et cherchent à se comprendre,

sont précieuses.
 

Mais cela me vient trop tard. J'aurais dû savoir cela lorsque, en Afrique, nous nous rencontrions à tous les coins

de rue. Nous en aurions parlé. Comme je leur aurais parle des choses de mon pays.
 

Le savoir rapproche les gens les uns des autres. "Il faut ouvrir à l'autre, l'huis de sa redoute".

Pour terminer, puis-je me permettre de vous proposer quelques paroles d'Elie Wiesel, extraites de son livre "Le

5ème fils'? .

 
"Pourquoi le ciel est-il si bleu chaque fois qu'il se trame une tragédie?"

"Face à toi, mon fils, qui suis-je?"

"N'as-tu jamais entrepris de voyage absurde qui ne menait nulle part?"

"Que serait la mer sans les vagues qui la fouettent?"

 

Roger Beun.

 
Note:
 

* Dans Kisugulu, la revue des anciens d'Afrique

 
Roger Beun, retraité, s'occupe activement de la revue des anciens du Congo Kisugulu (La Termitière) fondée par notre ami Ezra

Marcos.

 
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