Alors que je cherchais du repos à Agadir afin d'oublier les crypto-juifs du
Nouveau Mexique, qui m'ont fait passer des nuits blanches, divers sujets
allaient m'y ramener.
Un agréable Guide du Maroc devait m'apprendre la bataille dite des Trois
Rois, après l'appel de détresse du sultan Mohamed al-Moutawakil, chassé du
trône en 1576 à la suite d'une querelle de succession. Le roi du Portugal,
vit là une bonne occasion d'accroître son emprise sur le royaume saadien,
offrit son aide en échange d'une promesse de protectorat et débarqua dans
sa possession d'Asilah, près de Larache, avec 30.000 soldats. Mais le
sultan usurpateur put en rassembler 50.000, attaqua ses deux adversaires à
peine réunis, et parvînt à les encercler, le 4 août 1578. Ce fut un
désastre, mais les trois souverains perdirent leur vie sur le champ de
bataille, et le grand vainqueur fut Philippe II, roi d'Espagne, qui profita
du vide installé dans la Péninsule pour annexer le Portugal, deux ans
après. Et la plupart des Juifs qui y avaient trouvé refuge, après le pogrom
de 1391 et l'expulsion de 1492, reprirent le chemin de l'exil à travers le
détroit de Gibraltar.
Quant à ceux qui s'étaient installés au Brésil, ils virent arriver
l'Inquisition espagnole, qui venait leur demander des comptes comme à Lima
et au Mexique...
Pour revenir aux Juifs du Maroc, le même guide devait m'apprendre que le
Royaume avait abrité jusqu'à 250.000 israélites, dont les premiers étaient
arrivés après la chute du Second Temple. Mais la plupart fuyaient les
persécutions de la Reconquista, qu'ils avaient cependant puissamment aidée.
Ils s'y trouvaient même assez bien, comme en témoignent de nombreux
vestiges.
Ils ne sont plus qu'une dizaine de milliers, préfèrant assumer un profil
bas malgré les gestes bienveillants du Roi Hassan, qui invita à revenir
ceux que la société israélienne accueillait mal à ses débuts. Le Roi avait
même contribué largement aux premiers pas vers la paix avec les Arabes, en
accueillant Nahum Goldmann et Shimon Pérès, parmi d'autres. Et si la ROYAL
AIR MAROC a une liaison aérienne avec Montréal, n'est-ce pas à cause des
30.000 Juifs Marocains qui y habitent, et visitent souvent le vieux pays?
C'est ainsi que l'envie m'est venue d'aller voir la Synagogue d'Agadir,
indiquée en caractères gras sur le plan du guide. Ce n'est qu'une petite
bâtisse blanche près du centre, dans un quartier riche en résidences pour
touristes, avec un portail quelconque mais blindé, et une entrée à gauche,
où deux policiers assez débonnaires montent la garde. Ils m'expliquent que
la maison est peu fréquentée en dehors de l'office du samedi matin
réunissant rarement plus de dix fidèles, mais le Rabbin (dont ils me
désignent la belle voiture bleu marine) vient de temps en temps accompagner
des visiteurs. En revenant le samedi à huit heures, j'ai trouvé porte
close; je n'ai pas insisté.
Agadir a bien changé depuis ma dernière visite, en 1985. Une belle
promenade en bordure de plage relie maintenant le port de commerce au
secteur touristique, où certains villages de vacances ont dû fermer, la
nouvelle clientèle étant devenue plus exigeante. Car on parle aujourd'hui
surtout l'allemand à Agadir, où sept tour-opérateurs sur dix " opèrent "
depuis l'Outre-Rhin. Deux nouveaux hôtels ont perfectionné le style-ghetto
du Club Med, avec vie confinée entre la piscine, le " buffet
international " et la concession sur la plage, au-delà de laquelle
s'ébattent des centaines de foot-balleurs bigarrés, qui présagent d'une
bonne place au Mondial. Nous y avons préféré un vieux palace au début de la
promenade, participant davantage à une vie locale où les baskets
dépassent maintenant les babouches, mais sans les surclasser. Et si on vous
interpelle d'abord en allemand fracturé, on reprend volontiers la
conversation en français très luide.
Souvent, en regardant vers le large, je suis arrivé à réfléchir sur
PANTHER, la canonnière que Guillaume II dépêcha dans la baie en 1911, pour
rappeler à la France qu'il n'avait rien vu venir après son spectaculaire
accostage à Tanger, six ans plus tôt. Un petit contingent fut débarqué à
Agadir, pour " protéger les commerçants allemands ", et demeura jusqu'à ce
que le Reich obtienne un bout du Congo, en bordure de son Cameroun, perdant
les deux en 1918.
Si le Kaiser s'était vraiment intéressé au Maroc, il est peu probable qu'il
ait pu s'y maintenir plus longtemps qu'en Afrique Equatoriale; il est donc
inutile (à moins d'être insomniaque!) de chercher à imaginer le sort
qu'auraient pu connaître les 250.000 sépharades marocains (1) en 1940,
avec les gens du PANTHER multipliés. Il est amusant de voir les Allemands
arriver aujourd'hui par cohortes, mais en charter seulement...
Et souvenez-vous du numéro spécial de L'EVENEMENT DU JEUDI, il y a peu
d'années, consacré aux Sépharades, avec un abondant " Courrier aux
Lecteurs " où s'illustrait la lettre haineuse d'un Aschkénaze reprochant
aux Juifs de Casablanca de se dorer sur leurs plages, au moment où ses
parents étaient tués à Auschwitz. Il oubliait les 50.000 Juifs de Salonique
exterminés au même endroit, et que le Mémorial de Washington ignorait
encore il y a deux ans. Mais j'en ai discuté avec une amie juive native de
Casa, qui y avait passé la guerre et m'a regardé d'un air amusé avant de
répondre: " Ma foi, c'était presque vrai... "
notes:
(1) Avis aux " puristes ": réservez vos objections pour les Juifs du Proche-
Orient qui se laissent proclamer sépharades (alors qu'ils devraient se contenter
de " Misrahim "), mais gardez-vous de traiter de " Juifs-couscous " les Pieds-
Noirs, qui méritent bien mieux.